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Tigre Bleu

La voie au prize money

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© Bluegilles

- Salut Chef ! Que nous as-tu préparé de bon, aujourd’hui ?
- Aujourd’hui, Lucien, c’est navarin avec des petits pois.
- Excellent. De toute façon, Chef, c’est dans les plats mijotés que tu es le meilleur. Vois-tu, ça me rappelle quand j’étais adolescent et que je mangeais chez ma grand-mère.
- Le secret, c’est de ne pas être pressé. Il faut laisser le temps à la viande de caraméliser, à la sauce de se charger de saveur, et aux légumes d’absorber la sauce jusqu’à leur cœur. Mais, pour moi, cela veut aussi dire que, quand je mets un plat en sauce au menu du jour, eh bien il me faut me lever encore plus tôt pour que celui-ci ait le temps de mijoter suffisamment.
- Tu t’es levé à quelle heure, aujourd’hui ?
- J’ai mis le réveil à 5 h.
- Et ce soir, tu fermes à 22 h ?
- Oui, à peu près. Enfin, tant qu’il y a des clients, je ne leur refuserai pas le couvert.
- Tu as intérêt à faire une sieste entre tes deux services, alors, pour tenir jusque-là !
- Je vais essayer. L’autre jour, je me suis endormi sur le banc en buvant mon café. Je sens que ça pourrait m’arriver encore aujourd’hui.
- Ça me fait penser à une fois où, avec un ami, on a voulu aller grimper quelque part à vélo. On avait prévu la journée pour faire le trajet. Le soir, on avait réservé pour manger et dormir dans un gîte-restaurant à côté de la falaise. Sauf que le trajet à vélo nous a pris tellement de temps que l’on est arrivé sur place à 1 h du matin ! Le pauvre aubergiste a été obligé de nous attendre pour nous donner les clefs de notre chambre. Il était peut-être debout depuis 5 h du matin, lui aussi. Peut-être devait-il se lever à 5 h 30 le lendemain…
- Où était-ce ?
- À Merry-sur-Yonne, en Bourgogne.

" Un grimpeur, Lucien Bérardini, avait même promis un prize money à qui la réussirait en premier ! " 

- Il y a des sites d’escalade, dans ce coin-là ?
- Oui, en particulier un qui s’appelle le Saussois. Il n’est plus très connu aujourd’hui, mais, dans les années 70, 80 et 90, il fut l’un des plus prisés de France. Au pied de la falaise, se tenait une auberge envahie de grimpeurs tout au long de l’année. On y trouvait certaines des voies les plus difficiles du pays. Figure-toi, Chef, qu’un grimpeur, Lucien Bérardini, après avoir équipé une voie dans la paroi principale du spot, avait même promis un prize money à qui la réussirait en premier !
- Ça par exemple ! Et qui donc a empoché le prize money ?
- Personne !
- Cela veut dire que personne n’a réussi cette voie ?
- Si !
- Là, Lucien, je ne comprends pas.

" Bouvier a dû se contenter, pour toute récompense, de la fierté d’avoir libéré ce qui était alors l’un des tout premiers 8c+ de France, et assurément l’un des plus beaux. " 

- Eh bien la voie a été enchaînée en 1995 par un certain Jean-Pierre Bouvier, dit La Mouche, qui faisait alors partie des meilleurs grimpeurs du monde. Bouvier vivait de peu, presque en marge de la société, dormait au pied des falaises et libérait certaines des voies les plus difficiles de France. Quand il a réussi Tigre Bleu – c’est le nom de cette fameuse voie, qui lui va comme un gant, parce qu’elle traverse un mur blanc rayé de coulées bleues – il est allé voir Lucien Bérardini pour demander son dû. La Mouche raconte qu’en fait, contrairement à ce que beaucoup pensent, Bérardini n’avait pas promis une récompense pécuniaire, mais sa voiture, une 205 GTI. Ce sont donc les clefs de l’automobile en question que celui-ci a d’abord réclamées. Bérardini, qui n’avait pas assisté à l’exploit, a demandé des preuves ; les gérants de l’auberge, les Moreau, pouvaient témoigner de l’ascension, la voie étant située juste au-dessus de l’établissement. Ensuite, toujours selon Bouvier, Bérardini a rétorqué que, de toute façon, la 205 GTI était partie à la casse. La Mouche a tenté une dernière offensive en lui demandant une compensation de 10 000 francs, ce qui représentait pour lui une somme énorme. Mais rien n’y a fait, et Bouvier a dû se contenter, pour toute récompense, de la fierté d’avoir libéré ce qui était alors l’un des tout premiers 8c+ de France, et assurément l’un des plus beaux.
- Quelle histoire ! Et elle est toujours ouverte cette auberge, Lucien ?
- Figure-toi, Chef, qu’après le départ à la retraite d’Hélène Moreau, Titite pour les grimpeurs, le Café des Roches est resté fermé pendant des années. Or celui-ci vient tout juste de rouvrir, il y a quelques jours à peine. J’y étais le week-end dernier : de voir ainsi la vie revenue dans ce vieux bâtiment avait un parfum de retour vers le futur !

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