Made in Bougaux
La voie oubliée d'Aveyron
- Alors, Chef, qu’est-ce que tu nous as préparé de bon aujourd’hui ?
- Escalope milanaise avec des pâtes et sauce pesto ou sauce tomate au choix.
- Tu me conseilles laquelle ?
- C’est toi qui choisis ! Si ça n’était que moi, je ne proposerais que la sauce tomate, mais certains préfèrent le pesto alors j’en fais aussi.
- Allons-y pour la sauce tomate alors ! Des nouvelles de l’assurance pour ta caravane ?
- Oh non ! Ils ont envoyé l’expert pour constater les dégâts la semaine dernière mais, depuis, plus rien. Je vais les rappeler bientôt mais je sens que ça va être long. En tout cas, Lucien, tu ne nous as pas ramené le soleil du Sud avec toi, il fait toujours aussi gris. Tu étais où exactement ?

© French Fred
- Chez ma grand-mère, en Aveyron. Pas loin de Rodez.
- Tu ne m’as pas dit hier que tu étais parti faire de l’escalade pour tenter du neuvième degré ? Tu vois, j’ai bien retenu !
- Si, mais justement, c’est une drôle d’histoire. Il y a des sites de grimpe très connus en Aveyron dans les gorges du Tarn, de la Jonte et de la Dourbie, mais dans toute la partie nord du département, vers là où habite ma grand-mère, presque personne n’est au courant qu’il y a des falaises.
- Et il y en a ?
" Un 9a, dont personne n’avait jamais entendu parler, dans une falaise inconnue, c’était extrêmement mystérieux. "
- Quelques-unes. Un jour, pour mon anniversaire, on m’a offert le topo d’escalade du Rouergue. J’ai alors découvert qu’il existait plusieurs spots autour de Rodez. Je l’ai feuilleté, et là, à la page correspondant aux falaises de Gages, je suis tombé sur un truc qui m’a tellement étonné que j’avais du mal à croire ce que je lisais : une voie du site était cotée 9a. Ça doit faire pas loin de quinze ans maintenant, et, à cette époque, il n’y avait pas énormément de lignes de cette difficulté. Quand l’une d’entre elles était grimpée, cela faisait la une des magazines ! Un 9a, dont personne n’avait jamais entendu parler, dans une falaise inconnue, c’était extrêmement mystérieux
" T’imagines, Chef, cela faisait 26 ans que Made in Bougaux attendait une deuxième ascension !"
- Je crois que je commence à comprendre pourquoi tu étais chez ta grand-mère…
- Attends la suite ! Quand j’ai vu ça, j’ai mené ma petite enquête et j’ai découvert que la voie avait été réussie en 1999 par un certain Jean-Luc Pomiès. C’était un très fort et très discret grimpeur aveyronnais qui habite précisément à Bougaux, le hameau où se situe la falaise. Depuis, personne d’autre n’avait enchaîné cette voie tombée dans l’oubli. Mais le plus incroyable, c’est qu’en 1999, ils n’étaient qu’une petite dizaine à avoir grimpé du 9a, dont un seul Français, Fred Rouhling, qui était alors une superstar de l’escalade.
- Et pourquoi personne n’était au courant de cette voie et de cet exploit en Aveyron ?
- Très bonne question, je n’avais pas l’explication. Maintenant que j’ai eu la chance de le rencontrer, je pense que Jean-Luc était… Comment dire… Un peu trop modeste. Car en escalade, quand on réalise une grosse performance, la presse n’est pas sur place pour documenter nos prouesses ! Au mieux, il y a quelques témoins présents à la falaise. Cela fait que, parfois, lorsque des grimpeurs poussent la pudeur et l’humilité jusqu’à garder leurs exploits pour eux, certaines performances de classe mondiale passent complètement inaperçues. Je pense que c’est ce qui s’est passé pour Made in Bougaux.
- Et donc, j’imagine que c’était pour la tenter que tu étais en Aveyron ?
- Précisément, et j’ai réussi ! Cela faisait dix ans que je l’essayais sans succès à toutes les vacances de Noël. Elle m’a donné bien du fil à retordre.
- C’était vraiment du neuvième degré alors ?
- Clairement, le 9a n’est pas volé. Pour l’enchaîner, il m’a fallu faire un véritable siège chez ma grand-mère, cela faisait des années que je n’avais pas passé autant de temps avec elle. T’imagines, Chef, cela faisait 26 ans que Made in Bougaux attendait une deuxième ascension !
