King of Bongo
Et le spit en carton
- Dis-donc, Lucien, je me posais une question, ça n’est pas dangereux, ton escalade ?
- La discipline que je pratique la plupart du temps s’appelle l’escalade sportive, ce qui signifie que, si tu maîtrises les règles de sécurité, ça n’est pas du tout dangereux. L’objectif est de réussir les voies les plus difficiles possibles. Même si c’est une activité de plein air, on ne recherche pas l’aventure, mais la performance.
- Mais alors, comment est-ce que tu te protèges, quand tu es sur les falaises et que tu tombes.
- Ha ! Ce n’est pas facile à expliquer ! Attends, laisse-moi dégainer mon téléphone, je vais te montrer une photo et tu vas comprendre. Excellent, ton fish and chips, Chef, comme d’habitude !
- Merci.
- Cabillaud ?
- Cabillaud.

© Sam Bié
- Regarde, Chef : quand on grimpe, tous les trois mètres environ, on clippe la corde dans ce qu’on appelle une dégaine, elle-même accrochée à des spits plantés dans la roche. C’est ainsi qu’on assure notre sécurité ! Et quand on tombe, comme sur cette photo, on est toujours retenu par la dernière dégaine que l’on a clippée.
" si tu maîtrises les règles de sécurité, ça n’est pas du tout dangereux"
- Pas dangereux, pas dangereux… Ça fait une sacrée chute, quand même !
- Oui, au moment où tu tombes, cela fait peur, un peu comme si tu faisais un saut à l’élastique, mais tu ne risques pas grand-chose. Enfin si, dans un cas comme celui-là, il est très important que la personne qui assure la chute soit expérimentée pour que tout se passe bien, sinon cela peut se révéler dramatique. L’assurage, en escalade sportive, demande une véritable expertise.
- C’est quoi, ce truc qu’on voit sur la photo ? C’est un spit qui s’arrache ?
- Haha ! Bien vu, Chef ! Cette photo n’est pas truquée, mais c’est une mise en scène. La voie dans laquelle je grimpe s’appelle King of Bongo, à Claret, pas loin de Montpellier. Dans les années 90, les grimpeurs locaux, autrement dit les habitués de la falaise, étaient de mauvais blagueurs et aimaient bien bizuter les nouveaux venus. Alors, dans cette voie, ils ont mis un espacement de plus de 5 mètres entre les deux derniers spits, ce qui donne une chute potentielle de plus de 10 mètres !
" Dans les années 90, les grimpeurs locaux étaient de mauvais blagueurs "
- C’est pas très sympa.
- Attends, ils ont fait pire que ça. Dans cet espace, ils avaient même mis un spit en carton !
- Je ne comprends pas.
- Pour faire peur aux grimpeurs, ils ont mis un faux spit, c’est-à-dire un point d’assurage qui ne tient pas. Là encore, si l’assureur est bon, ça n’est pas dangereux, mais se retrouver devant un « spit en carton » quand tu grimpes une voie, c’est tout sauf agréable ! Aujourd’hui, il reste encore le trou dans lequel était planté le faux point ; on l’a utilisé pour reproduire la scène. Sam Bié, le photographe, y a mis une plaquette en aluminium qui s’est évidemment arrachée lorsque je me suis lâché.
" Attends, ils ont fait pire que ça. Dans cet espace, ils avaient même mis un spit en carton ! "
- Mais pourquoi est-ce qu’ils faisaient cette mauvaise plaisanterie ?
- C’était un bizutage, un rituel d’intégration, il fallait passer cette épreuve avec courage pour se faire accepter des grimpeurs locaux qui s’étaient, en quelque sorte, approprié la falaise. Il y a même quelqu’un, un certain Éric de Léséleuc, qui a fait une thèse sur le sujet, pour analyser cette ambiance et les phénomènes sociologiques sous-jacents.
- Jolie photo en tout cas ! Allez, Lucien, ce n’est pas pour te presser mais j’ai rendez-vous avec l’expert de l’assurance, puis je vais débarrasser les débris calcinés qui sont encore sur la place.
- Ok, ne te laisse pas faire par l’expert, alors, Chef ! Bon week-end, on se voit lundi.
