top of page

Flesh For Fantasy

Le mythe du Sud-Ouest

- Salut Chef !
- Salut Lucien, de retour ?
- Eh oui. Ça fait drôle de venir là. Je me suis promené sur le bord de Seine hier, j’ai vu les gravats, quelle tristesse. Je suis désolé de ce qui s’est passé.
- Pas autant que moi. Il faut que j’aille nettoyer tout ça, je le ferai peut-être ce week-end.
- On connaît la cause de l’incendie ?
- Criminel. On m’a appelé à une heure du matin, j’ai couru sur la place mais c’était déjà trop tard, la caravane avait disparu dans les flammes.
- Tu vas essayer de te réinstaller là-bas rapidement ?

illustration_1.jpg

- Il faut que j’attende de voir ce que dit l’assurance, ça peut prendre du temps…

- En tout cas, moi, je suis content que tu continues chez toi en attendant !

- Oh, c’est juste pour les habitués. Plutôt que de me morfondre en laissant descendre le moral encore plus bas qu’il n’est déjà, je me suis dit que j’allais faire ça.

- Qu’est-ce que tu proposes en plat du jour aujourd’hui ? 

- Aujourd’hui mardi, c’est couscous ! Je vais en faire encore quelques-uns, et puis, quand il commencera à faire chaud ce printemps, on passera aux salades gourmandes. 

© Sam Bié

" le neuvième degré reste du très haut niveau. Pour l’atteindre, il faut consacrer sa vie à l’escalade" 

- Excellent, il m’avait manqué, ton couscous ! Ça faisait longtemps.
- Tu es allé voir ta famille dans le Sud, c’est ça ?
- J’ai vu ma famille, oui, mais surtout, j’étais parti faire de l’escalade.
- Ha oui, tu m’avais dit que tu en faisais.
- C’est plus que ça. C’est toute ma vie, l’escalade !
- Tu vas dans les montagnes 

- Non ! L’escalade n’a presque rien à voir avec l’alpinisme, ça se pratique sur des falaises ou des blocs. Le moindre rocher de plus de deux mètres de haut peut être intéressant pour les grimpeurs, pas besoin de montagnes. En fait, le grand jeu des passionnés comme moi, c’est de gravir les plus difficiles possibles.

​- Voilà ton couscous Lucien. Et comment tu la mesures, la difficulté ? Il y a des compétitions qui sont organisées ? 
- Les compétitions existent, mais en salle. En milieu naturel, les choses fonctionnent autrement. Les voies d’escalade sont répertoriées dans des petits livres, qu’on appelle des topos, et dans lesquels, pour chacune de ces voies, on indique un nom et une cotation. La cotation est en quelque sorte la mesure de la difficulté : si les prises sont très petites, si l’effort est long, si le mur est surplombant, alors le challenge sera ardu et la cotation élevée. T’as mis du panais dans ton couscous, Chef, non ?

" c’est un gars des Pyrénées, Manu Lopez, qui a réussi à vaincre la voie, en juin 2015" 

- Bien vu ! J’aime bien faire des petites variations de légumes, ça change. 
- Je confirme. Tout imbibé de sauce, comme ça, ça marche très bien ! Je disais que, pour les grimpeurs qui, comme moi, font de la performance, le but est de réussir les voies avec les cotations les plus hautes possibles. Quand tu commences l’escalade, tu évolues dans le troisième ou le quatrième degré. Ensuite, tu t’entraînes, tu progresses, et si tu grimpes régulièrement pendant quelques années tu atteins le septième, voire le huitième degré…
- Et le neuvième degré ? 
- Il existe. Les tout meilleurs du monde en sont même au 9c, ce qui veut dire qu’ils se rapprochent du dixième degré. Mais le neuvième degré reste du très haut niveau. Pour l’atteindre, il faut consacrer sa vie à l’escalade.
- Et toi, tu en es où ?
- Moi, j’ai réussi quelques voies dans le neuvième degré, en 9a et 9a+. Enchaîner mon premier 9a a été un sacré accomplissement. Je vais te prendre un petit café, Chef, puis je file.
- C’était une voie dans le Sud ? 

" maintenant que j’ai plus d’expérience, je crois que c’est un 9a difficile pour la cotation" 

- Dans le Sud-Ouest, à Saint-Antonin-Noble-Val, pas très loin de Toulouse. La voie s’appelle FFF, abréviation de Flesh for Fantasy. Dans les années 2010, il n’y avait quasiment aucune voie dans le neuvième degré dans le Sud-Ouest. Simplement une seule, en Aveyron, cotée 8c+/9a. En 2015, FFF était encore un projet, ce qui veut dire que la voie existait, mais que personne ne l’avait réussie. Pourtant, elle était très connue, parce que le plus fort grimpeur de la région, un certain Éric Siguier, qui avait réussi toutes les lignes les plus extrêmes des alentours, l’avait beaucoup essayée sans succès. Finalement, c’est un gars des Pyrénées, Manu Lopez, qui a réussi à vaincre la voie, en juin 2015, après plusieurs dizaines de journées de travail. Il l’a cotée 9a et FFF est devenue la voie la plus difficile du Sud-Ouest. Moi, j’en ai fait la deuxième ascension un peu plus tard, et, maintenant que j’ai plus d’expérience, je crois que c’est un 9a difficile pour la cotation. Dix ans plus tard, on est seulement cinq à l’avoir faite. FFF restera comme LA voie dure mythique du Sud-Ouest de la France. Allez, j’arrête de t’embêter avec mes histoires d’escalade, j’y vais. 
- Au contraire ! Avant l’incendie, je pouvais contempler la Seine et les péniches. Maintenant que je n’ai plus ce luxe, ça m’occupe de discuter ! Bonne après-midi Lucien.

bottom of page