Dessèchement
Planétaire
La voie qui rend fou
- Tu n’étais pas censé être de retour sur la place, Chef, maintenant que tu as fini de rénover ta caravane ?
- Si, mais il fait trop chaud, alors j’ai retardé un peu le grand jour. Elle n’est pas isolée, cette nouvelle caravane, alors j’ai décidé de rester dans la cour, à l’ombre des arbres, en attendant que la canicule passe. J’ai beau avoir mis un ventilateur, si je la mets au soleil, ça monte à 50 au thermomètre, c’est intenable, et ça va faire péter mon frigo.
- 41 °C à Fontainebleau, ça n’existe pas normalement ! Enfin, maintenant si, il va falloir s’habituer.
- Vous faites comment, vous les grimpeurs, quand il fait chaud comme ça ?

© French Fred
" Et comment que c’est bien ! Pour te dire, Chef, il y a peut-être dans les gorges du Tarn la voie la plus cool du monde. "
- La chaleur, c’est un gros problème, plus encore que le froid ou le mauvais temps, surtout quand on veut faire des voies dures, parce qu’on se met à suer des mains et l’adhérence avec le rocher devient beaucoup moins bonne. En fait, en été, la plupart des grimpeurs partent en vacances dans les Alpes, car on y trouve des falaises d’altitude, et donc il y fait moins chaud. D’autres, et c’est un comble à l’heure du dérèglement climatique, sautent dans un avion et filent grimper dans l’hémisphère sud pour fuir la chaleur.
- Et toi, Lucien, tu vas aller dans les Alpes ?
- Je ne sais pas encore. Moi, j’accepte l’idée de ne pas performer à mon meilleur niveau en été. J’aime bien aller dans des endroits avec des rivières où tu peux te baigner avant ou après être allé grimper. J’ai vécu certains de mes meilleurs souvenirs dans les gorges du Tarn, en plein été, alors que les conditions étaient horribles pour faire de l’escalade. J’allais dans des voies dures, je n’y arrivais pas du tout, j’en faisais des plus faciles… Le bonheur, quoi !
" La bagarre entre Matos et Dessèchement planétaire, c’est une épopée, c’est Gandalf contre le Balrog. "
- Les gorges du Tarn, je connais de nom seulement. C’est bien, pour l’escalade ?
- Et comment que c’est bien ! Pour te dire, Chef, il y a peut-être dans les gorges du Tarn la voie la plus cool du monde. Dessèchement planétaire. Elle est tellement bien qu’elle rend fou.
- Ah oui ?
- Oui ! Moi, je crois que c’est la seule fois de ma vie où je me suis dit : « Cette voie me plaît tant que je ne veux pas quitter cette terre sans l’avoir réussie. » Et je ne suis pas le seul ! Géraud Fanguin, le gars qui l’a équipée, a mis des années à la faire. Jérémy Tonneau, pareil. Un autre local, le grand Matos, l’essaye inlassablement depuis plus de 15 ans. Il tente des stratégies d’entraînement spécialement dédiées à Dessèchement planétaire. Chaque fois qu’il met un essai, pour améliorer les conditions d’adhérence de la prise clef (une petite main gauche) il monte au préalable pour fixer sur le mur un ventilateur qui souffle sur la prise pendant qu’il grimpe. La bagarre entre Matos et Dessèchement planétaire, c’est une épopée, c’est Gandalf contre le Balrog ! J’espère vraiment qu’il la fera un jour.
" Un mouvement incroyable, un jeté à un bras, dans le bac final de la voie."
- Mais pourquoi est-elle si belle, cette voie ? Je t’avoue que j’ai du mal à comprendre comment celle-ci plutôt qu’une autre peut obséder les grimpeurs…
- Imagine que tu te promènes dans une forêt, Chef. Les arbres que tu croises, non seulement ils ne sont pas tous identiques, mais certains plus que d’autres éveilleront en toi le sentiment esthétique. C’est exactement la même chose pour les voies d’escalade. Et à ce jeu, Dessèchement planétaire est la championne. Elle fait une traversée au-dessus d’un point d’eau naturel sur de superbes alvéoles de dolomie et s’achève sur un mouvement incroyable, un jeté à un bras, dans le bac final de la voie.
- Le bac final ?
- Oui, excuse-moi, je me suis enflammé. Le bac final est une expression utilisée dans le jargon des grimpeurs pour désigner la bonne prise marquant la fin des difficultés de la voie. Et le bac final de mon repas, Chef, ça va être un tiramisu. Je me suis retenu de le prendre hier, parce que, d’expérience, il faut toujours attendre au moins 24 h pour que le biscuit soit bien imbibé.
- Ce n’est pas moi qui vais te contredire, Lucien !
