Akira
Le temple maudit

© Julien Nadiras
- Alors, Chef, cette nouvelle caravane ? Satisfait ?
- Satisfait, oui, mais elle est beaucoup plus petite que celle qui a brûlé. Je n’ai pas de place pour bouger à l’intérieur ! Il faut que je sorte de temps en temps sinon je suis tout ankylosé.
- Pétard. Plus de four à pizza, caravane plus petite… C’est bien d’avoir rouvert mais ils ne t’ont pas rendu service, ces incendiaires !
- Ne m’en parle pas. Premier jour d’ouverture, et déjà trois personnes qui m’ont demandé une pizza. Je sens que ça va être comme ça tous les jours pendant des mois.
- En même temps, Chef, et je ne le dis pas pour critiquer ton travail, parce que les tiens sont très bons, mais la pizza, en règle générale, est quand même supérieure au burger. À mon humble avis. Je ne détiens pas la vérité.
- Eh oui, les goûts et les couleurs… En parlant de vérité, Lucien, quand tu proposes une cotation sur une voie d’escalade, comment savoir si cette cotation est la bonne ? Cela ne doit pas être évident à juger !
" À ce moment, la cotation maximale existante était 9a, et lui, il a annoncé 9b "
- C’est d’autant moins évident, Chef, qu’il n’y a pas de juges. Quand quelqu’un réussit une voie pour la première fois, il en choisit lui-même, suivant son ressenti, la difficulté.
- Tu es en train de m’expliquer que le grimpeur est en quelque sorte juge et partie !
- Tout à fait. Cependant, c’est un peu plus compliqué que ça. Une fois que le premier ascensionniste a donné une cotation, cela reste une proposition soumise à l’avis des futurs répétiteurs. Ceux-ci, à leur tour, donneront leur avis, infirmant ou confirmant la difficulté proposée par le premier. Ainsi, ce dernier n’a en théorie pas du tout intérêt à raconter n’importe quoi, sous peine de passer pour un clown un peu plus tard, lorsque d’autres s’exprimeront. Au début, il y a parfois des désaccords sur la cotation, jusqu’à ce qu’il y ait suffisamment d’ascensions et que, la plupart du temps, un consensus soit trouvé.
- Je comprends.
" Pendant plus de 25 ans, le mystère est resté entier "
- Mais attention, Chef, tant qu’une voie ne connaît pas de seconde ascension, la cotation proposée est présumée juste !
- Même si cela met longtemps ?
- Même si cela met longtemps. Akira, par exemple…
- Akira, je connais, c’est un dessin animé !
- Oui, mais c’est aussi l’une des voies les plus célèbres de France.
- Ah.
- Eh bien Akira a été grimpée pour la première fois en 1995 par un certain Fred Rouhling. À ce moment, la cotation maximale existante était 9a, et lui, il a annoncé 9b. Non seulement il revendiquait la voie la plus dure du monde, mais en plus il passait du 9a au 9b en sautant le 9a+ ! Comme Akira se situe aux confins de la Charente, dans un site un peu obscur et passé de mode à partir des années 2000, quasiment personne n’est revenu essayer après Fred. Ainsi, pendant plus de 25 ans, le mystère est resté entier et tout le monde s’est demandé si Akira était réellement le premier 9b de l’histoire, sachant que, par la suite, les premiers 9a+ et 9b « officiels » ont été libérés respectivement en 2001 et 2008 par Chris Sharma.
" En 1995, il n’avait pas de crash pads pour protéger ses chutes dans le plafond de la grotte "
- Et alors, on a eu la réponse ? Quelqu’un est retourné faire Akira ?
- J’ai l’honneur de te dire, Chef, que ce quelqu’un se trouve actuellement en face de toi !
- Quelle humilité, Lucien.
- Oh, ça va hein, on n’a plus le droit de se vanter de rien !
- Et donc, tu t’es retrouvé dans la position de celui qui devait confirmer ou non le 9b ?
- Exactement, et c’était une grosse responsabilité face à l’histoire ! D’autant qu’en 1995, Fred n’avait pas accès au même matériel. Par exemple, il n’avait pas de crash pads pour protéger ses chutes dans le plafond de la grotte, ce qui lui a inévitablement rendu la tâche plus ardue… Heureusement, je n’étais pas tout seul. Seb Bouin a réussi Akira juste après moi, et on a pu en discuter.
- Et donc ?
- Et donc on était tous les deux d’accord pour dire qu’Akira valait plutôt 9a que 9b et que Fred Rouhling s’était trompé. En fait, Fred avait un énorme point fort en dynamiques sur monodoigts.
- Tu peux me traduire ça en français ?
- Cela veut dire qu’il était invincible dans des grands mouvements sur petits trous que l’on ne tient qu’avec un seul doigt. Il avait réussi ses voies les plus difficiles dans ce style. Or Akira n’y ressemble pas du tout. Elle propose des sections beaucoup plus classiques sur grosses prises en plafond. Je pense que ça l’a induit en erreur.
- En résumé, Lucien, tu as cassé le mythe.
- Oui, et je ne suis pas certain que cela soit une bonne chose. Je me dis parfois que certains mystères ne sont pas faits pour être éclaircis.
