Démonia
Beauté fatale
- Alors, Chef, tu l’as trouvée, cette caravane ?
- Cette fois, je crois que oui ! Je ne l’ai pas encore achetée, j’attends que ça se débloque avec
l’assurance, mais je vois le bout du tunnel.
- Elle est équipée ?
- Non, j’ai pas mal de choses à installer dessus. Les plaques de cuisson, le frigo, le plan de
travail… Mais ça ne devrait pas être au-dessus de mes forces.
- C’est le même format que celle qui a brûlé ?
- Malheureusement non. L’assurance ne va pas m’indemniser suffisamment… Elle est plus
petite et il n’y aura pas de feu de bois. Au revoir les pizzas !
- Misère ! Cela dit, Chef, tant qu’il reste les plats du jour, moi, tu ne me perdras pas comme
client. Le bœuf-carottes que tu nous as mitonné

© Stéphan Denys
aujourd’hui, par exemple, il vaut toutes les pizzas du monde.
" Ce qu’aiment les amateurs de highballs, c’est précisément que, pour réussir et pour ne pas se blesser, il faut apprendre à gérer le risque en maîtrisant ses nerfs. "
- T’es sympa, Lucien. Au moins, je vais pouvoir me réinstaller sur la place et retrouver ma
vue sur la Seine.
- On pense à Fontainebleau pour la forêt, mais on oublie que, dans le coin, les bords de Seine
aussi sont magnifiques ! C’est amusant, je trouve, de voir la diversité des paysages qui
existent autour de Fontainebleau.
- Oui. D’autant qu’il y a aussi les plages de sable. L’autre jour, on s’est promenés en famille,
et il y avait une clairière, sans arbre, avec des rochers et plein de grimpeurs.
- Tu dois être allé au secteur du Cul de Chien ! C’est un endroit qui est connu à la fois des
promeneurs et des escaladeurs.
- On les voyait, avec leurs matelas… Ce n’est pas énorme comme protection. Vous ne vous
faites pas mal ?
- Bien sûr, il y a parfois quelques blessures, en particulier des entorses de cheville quand on
retombe mal… Normalement, cependant, il n’y a presque aucun risque, car ces tapis de
chute, les crash pads comme on les appelle, ne sont pas seuls à nous protéger : souvent, on
grimpe à plusieurs, et nos camarades, pendant qu’on fait un essai dans un bloc, nous font
une parade.
" Le plus beau de tous s’appelle Démonia. C’est l’un des blocs les plus esthétiques que j’ai jamais vu"
- Oui, une parade. Cela signifie qu’ils se mettent au-dessous de nous lorsque que l’on grimpe
et amortissent la chute avec leurs bras pour que le choc ne soit pas trop violent. Avoir de
bons pareurs réduit quasiment à zéro le risque de blessure en bloc.
- Quand même, Lucien, lorsque les rocher sont hauts, cela doit faire peur…
- Tu ne crois pas si bien dire, Chef. Au sud de la forêt, du côté de Larchant et Nemours, il y a
des secteurs où les blocs de grès sont énormes, entre cinq et dix mètres de haut. Or ces
blocs géants ont un nom, on les appelle des highballs.
- Vous les grimpez avec une corde, alors, j’imagine.
- Justement, non ! Ce qu’aiment les amateurs de highballs, c’est précisément que, pour
réussir et pour ne pas se blesser, il faut apprendre à gérer le risque en maîtrisant ses nerfs.
- Quelle idée ! Tu en fais, toi, Lucien, des highballs ?
" Pour les mouvements les plus durs, tu as les pieds à plus de cinq mètres de haut. "
- Très rarement. J’aime bien les émotions que cela procure, tu te mets dans ta bulle, tu te
concentres, puis, quand tu arrives en haut du bloc, tu te sens particulièrement vivant. C’est
une sensation grisante. Pourtant, j’ai le sentiment que le plaisir que cela procure ne
compense pas le risque de blessure, donc je ne fais des highballs que lorsque le challenge me fait vraiment rêver. À Bleau, les plus connus sont au secteur du Puiselet. Le plus beau de
tous s’appelle Démonia. C’est l’un des blocs les plus esthétiques que j’ai jamais vu, pourtant,
presque personne ne le fait parce que, pour les mouvements les plus durs, tu as les pieds à
plus de cinq mètres de haut. Après la première ascension par Julien Nadiras au début des
années 2000, Démonia a mis plus de quinze ans avant d’être regrimpé ! Il y a quelque temps,
Aubin Salmon, le meilleur spécialiste de la région en highball, s’est blessé en tombant
dedans… Ce rocher est tellement impressionnant qu’il restera à coup sûr comme l’une de
mes réalisations les plus marquantes. J’en ai des frissons à chaque fois que j’y pense.
- Eh bien je te les laisse, tes frissons, Lucien.
- Allez, Chef, je vois que tu as du monde qui arrive, j’arrête de te tenir la jambe. À demain !
