Chicken Deluxe
La voie palimpseste

© Arthur Delicque
- Alors, Chef, tu l’as visitée, cette caravane ?
- Elle n’est pas mal mais un peu grande, un peu chère aussi. Je crois que je vais devoir en acheter une plus petite que celle que j’avais avant. Ou alors m’installer en dur, mais alors il me faudra un local et, dans ce cas, il va y avoir le problème du loyer.
- Tu aimerais t’installer en dur ?
- Ça aurait quelques avantages : je serais moins dépendant de la météo, j’aurais plus de monde en hiver… Tu n’es pas trop là parce que tu pars grimper dans le Sud, toi, en hiver, mais c’est difficile ! Personne ne mange sur place, il fait froid, souvent moche…
- J’ai l’impression que la restauration, en ce moment, c’est compliqué pour beaucoup de gens. L’autre jour, je mangeais chez un ancien grimpeur qui a ouvert un petit resto au nord de Toulouse, à Castanet. Sa cuisine est incroyable : frais, fait maison, fin dans les saveurs, super rapport qualité-prix, et pourtant, il me disait qu’il tirait la langue.
- C’est original de se reconvertir depuis l’escalade à la restauration…
- Je t’avais déjà parlé de lui, Chef ! Il s’agit d’Éric Siguier, le gars qui a fait toutes les voies les plus difficiles du Sud-Ouest dans les années 2000. Ce jour-là, je suis allé dans son restaurant pour lui demander la permission de casser les prises en sika dans une de ses lignes.
- Tu me parles chinois, là, Lucien. Explique-toi !
" non seulement elle me semblait toujours possible à escalader, mais je voyais qu’en plus cela donnerait des mouvements magnifiques."
- Ah, oui, pardon. En fait, quand les équipeurs ouvrent une voie en falaise, parfois, ils placent simplement les points d’assurage et l’on grimpe sur les prises naturelles du rocher. Mais, de temps en temps, ils modifient le caillou. Ils le font de plein de manières différentes et pour plein de raisons différentes. Quand la roche est branlante, ils peuvent consolider des prises avec une sorte de colle qu’on appelle le sika, et même en créer de nouvelles, en forant des trous, en améliorant des préhensions existantes au burin, en collant des galets ou en fabriquant de petits rebords de sika. C’est ce qu’avait fait Éric Siguier dans une de ses voies, Chicken Deluxe, à Saint-Antonin-Noble-Val. Et moi, je suis allé le voir à son restaurant pour lui demander la permission de « renaturaliser » cette ligne en enlevant tous les rebords de sika, car non seulement elle me semblait toujours possible à escalader, mais je voyais qu’en plus cela donnerait des mouvements magnifiques.
- C’est plus clair ! Mais ça n’est pas considéré comme de la triche, de créer de nouvelles
prises ?
" Moi, je pense qu’il ne faut pas toucher au caillou, jamais. Même pas consolider une prise avec du sika, même pas arrondir un angle ou enlever un picot qui ferait mal aux doigts."
- C’est une question très compliquée, et on pourrait en discuter pendant des heures ! Mais non, ça n’est pas vraiment considéré comme de la triche, parce que ça n’est pas équivalent à mentir sur une performance. Dans les années 90 et 2000, cela est même devenu une pratique courante lors de l’équipement de nouvelles falaises. En revanche, il y a d’innombrables débats éthiques et controverses sur ce qu’il est acceptable de faire ou non en termes de bricolage des prises. Moi, je pense qu’il ne faut pas toucher au caillou, jamais. Même pas consolider une prise avec du sika, même pas arrondir un angle ou enlever un picot qui ferait mal aux doigts. Mais je grimpe très fréquemment sur des voies plus ou moins trafiquées et je ne les boycotte pas pour autant… Éthiquement parlant, Chef, cette affaire n’est pas tranchée dans le monde de l’escalade. Qu’est-ce que tu as comme dessert aujourd’hui ?
" il m’a donné sa bénédiction ! Je lui en suis infiniment reconnaissant, parce que tous les équipeurs n’auraient pas accueilli cette proposition de la même manière"
- Crème brûlée.
- Allons-y pour une crème brûlée.
- Sans le brûlé comme d’habitude ?
- Sans le brûlé comme d’habitude. Tu ne fais plus trop de mousses et de tiramisu en ce moment, si ?
- Tu appuies là où ça fait mal ! Mon batteur a brûlé dans l’incendie. C’était un batteur de compète, qui coûtait cher. En attendant d’en racheter un, je n’ai pas le courage de monter les blancs en neige à la main. Et donc, Lucien, pour en revenir à ton histoire, il a accepté que tu enlèves les prises en sika de sa voie, Éric Siguier ?
- Il a fait plus qu’accepter, il m’a donné sa bénédiction ! Je lui en suis infiniment reconnaissant, parce que tous les équipeurs n’auraient pas accueilli cette proposition de la même manière, très loin de là, et surtout parce qu’ensuite, travailler Chicken Deluxe avec mon pote Fabrice Landry, sur la falaise que j’aime le plus au monde, a peut-être été la meilleure expérience de grimpe de ma vie.
