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Three degrees of separation

La king line

- Enfin de retour sur la place, Chef ! C'est le grand jour !
- Choisis ta boisson Lucien, c'est pour moi, aujourd'hui. Pour fêter la réouverture officielle.
- Excellent. Je vais faire simple, tu me connais, ça sera une eau gazeuse. Tu sais, nous aussi, les grimpeurs, quand on est content, autrement dit quand on réussit une voie dure, on offre la tournée à ceux qui étaient présents à la falaise.
- Ah bon ? Ce ne sont pas les autres qui t'offrent à boire ?
- Eh non, c'est celui qui réussit qui régale !
- Mais alors, comment est-ce que tu décides qu'une voie est suffisamment dure pour payer ton coup ?

​ - Excellente question, Chef ! Je n'ai pas de réponse. En fait, c'est simplement quand tu sens

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© Sam Bié

que la voie a été vraiment importante pour toi, que tu as eu du mal à la réussir, qu’elle représente quelque chose... Moi, parfois, mais c'est très rare, je paie même le resto.

" Dans cette voie, il n’y a pas un, pas deux, mais trois jetés qui se succèdent ! " 

 - Même question, dans ce cas, Lucien : à quel moment une voie mérite-t-elle un resto plutôt qu'un coup à boire ?
- Ma parole, Chef, tu me cuisines ! C'est au feeling. Peut-être est-ce quand, le relais enfin clippé, on a l'impression de sortir d'une grande aventure... Une fois, c'était pour une voie qui s'appelle Chicken Deluxe. Quand je l'ai faite, après trois ans de travail, j'étais tellement à la limite que je me suis dit que je n'en regrimperais peut-être jamais une aussi dure. Une autre fois, pour Three Degrees of Separation, c'est parce que je regardais en boucle la vidéo étant ado, les yeux écarquillés, sans jamais me dire alors que j'avais la moindre chance de la faire un jour.
- Elle avait quoi de si incroyable, celle-ci ?
- Incroyable, c’est bien le mot. Est-ce que tu sais ce que signifie un « jeté », Chef ?
- C’est quand tu t’élances d’une prise à une autre ?

" Les king lines sont des voies pour lesquelles esthétique et difficulté se retrouvent complètement enchevêtrées" 

- Exactement. Quand deux prises sont très éloignées, on est obligé de sauter de l’une à l’autre, ce qui produit des mouvements spectaculaires, mais particulièrement rares en falaise. Eh bien dans cette voie, il n’y a pas un, pas deux, mais trois jetés qui se succèdent ! D’où le « three degrees » dans le nom. Tu imagines bien, quand la vidéo de Chris Sharma, le premier ascensionniste américain de la ligne, est sortie au milieu des années 2000, à quel point elle a fasciné les foules. Non seulement il donnait l’impression de repousser les limites du possible tant ça avait l’air dur, mais en plus, au milieu du mur multicolore de Céüse, on n’avait jamais rien vu d’aussi beau en escalade ! Chris Sharma, avec cette voie et quelques autres, a amené un concept hyper important dans l’histoire de l’escalade : la king line. Les king lines sont des voies pour lesquelles esthétique et difficulté, plutôt que d’être deux dimensions indépendantes de l’escalade, se retrouvent complètement enchevêtrées. C’est important parce que cela a permis à Sharma d’amener le haut niveau dans des sphères dépassant le cadre du sport. Ses voies sont devenues des œuvres. Travaillant ainsi à une cause plus grande que celle de la simple prouesse physique, il pouvait alors se permettre de passer plusieurs années de sa vie à essayer une seule et même ligne. Et il est ainsi devenu le meilleur grimpeur du monde, pendant un temps.

" Il pouvait alors se permettre de passer plusieurs années de sa vie à essayer une seule et même ligne" 

- Voilà de la grande philosophie, Lucien, mais dis-moi, ça a dû te coûter cher d’offrir le resto à tout le monde ! Tu leur as payé quoi, à tes amis ?
- Des burgers !
- Comment ? Alors que chez moi tu ne prends jamais les burgers !
- C’est parce que je préfère tes plats du jour, Chef, c’est de la vraie cuisine !

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